Berlin 1936, l’improbable amitié entre Jesse Owens et l’Allemand Lutz Long

Lutz long et Jesse Owens
L’Afro-américain Jesse Owens a conquis quatre titres aux Jeux de Berlin en 1936 dont le concours de saut en longueur face à l’Allemand aux yeux bleus Lutz Long. Une confrontation symbolique qui est devenue l’histoire d’une amitié entre les deux hommes.

Tout commence par une photo, celle de Jesse Owens dans le stade olympique de Berlin en 1936. Depuis le 1er août, les Jeux sont ouverts et le régime en place a souhaité utiliser cette organisation à des fins de propagande.

Lors de la cérémonie d’ouverture le ton est donné : le stade est pavoisé de « svastikas », la tristement célèbre croix gammée, et quand le chancelier Adolf Hitler pénètre dans l’enceinte 120 000 bras se tendent pour faire le salut nazi.

Démontrer la « supériorité » de la race aryenne

Tout l’espoir du régime national-socialiste de démontrer la supériorité de la « race aryenne » réside dans cet affrontement entre ce grand Allemand blond aux yeux bleus, né à Leipzig le 27 avril 1913,Lutz Long et le champion de couleur, recordman du monde de la discipline Jesse Owens, qu’il convient d’humilier.

Long s’approche d’Owens,  « l’ennemi juré », « l’homme à abattre », et vient spontanément se présenter. Owens, nerveux, conscient de l’enjeu de la lutte à venir, esquisse un sourire et la discussion démarre.

Les deux concurrents sont seuls dans un coin du sautoir, l’idéologie de haine tout autour n’est plus qu’un brouillard qui se dissipe peu à peu…

La photo en témoigne : les échanges sont amicaux et les deux athlètes sourient ! Jesse Owens a raté ses deux premiers essais. Lutz Long vient alors à sa rescousse, selon la version racontée par l’athlète américain en 1964 au cinéaste Bud Greenspan. « La distance de qualification n’est que de 7,15 mètres. Pourquoi ne pas faire une marque plusieurs pouces avant l’aire de saut et sauter depuis cette marque, afin que la partie soit plus équitable[1] ? », aurait lancé Lutz Long à Jesse Owens

Hitler quitte le stade

Jesse Owens accepte et se qualifie facilement en compagnie de Long. La soirée s’avance et à 17h45 la finale du saut en longueur débute. La lutte entre les deux hommes est terrible : le JaponaisNaoto Tajima est troisième, l’Allemand Wilhelm Leichum quatrième, l’Italien Arturo Maffeicinquième (une étonnante reproduction des forces de l’Axe !). Ne restent plus que Long et Owensface à leur dernier essai dans un stade où l’hystérie raciste se déchaîne.

Long s’élance porté par la foule, il ne peut faire mieux que 7,87 mètres, mais prend la tête du concours. Jesse Owens s’arrache à son tour et retombe à 8,06 mètres, il est champion olympique.Lutz Long est alors le premier à le féliciter, il tombe dans les bras de Jesse Owens devant le stade médusé. Le chancelier Adolf Hitler quitte le stade…

Cette amitié sportive, transcendant le simple cadre de la compétition, aussi prestigieuse soit-elle, et s’élevant tellement loin des haines épouvantables qu’elle touche au sublime, a connu un prolongement tragique.

Lutz Long ne revit jamais Jesse Owens après cette fameuse soirée du 4 août 1936 et trouva la mort lors de la guerre en Sicile à San Pietro Claranza en juillet 1943 (d’aucuns parlent de suicide, ce qui rajoute au tragique de son destin, mais les versions divergent).

Hommage tardif de la nation américaine à Jesse Owens

Il laissa en guise de testament une lettre adressée à son « ami » Jesse Owens qui se termine ainsi : « après la guerre, vas en Allemagne, retrouve mon fils et parles-lui de son père. Parles-lui de l’époque où la guerre ne nous séparait pas et dis-lui que les choses peuvent être différentes entre les hommes…Ton frère. Lutz »

Cet hommage du « frère Jesse » comme une réponse à la supplique de Lutz : « vous pourriez fondre toutes les médailles et toutes les coupes que j’ai gagné. Elles ne vaudraient pas grand-chose comparées à l’amitié en 24 carats que j’ai éprouvé pour Lutz Long. Hitler a du devenir fou en nous voyant nous embrasser. Le plus triste c’est que je ne l’ai plus jamais revu. Il a été tué durant la Seconde Guerre mondiale  ».[2]

Après les Jeux, Jesse Owens fut contraint de monnayer ses talents pour survivre, dans l’indifférence quasi générale, et il fut suspendu par sa fédération quand il s’insurgea contre ce traitement. Réhabilité quelques décennies plus tard[3], un ultime hommage lui sera rendu par le Président Gérald Ford en 1975 lors de la remise de la plus haute distinction civile aux Etats-Unis la « Médaille de la Liberté ».

Roy Bean


[1] Cité par David Wallechinsky in « The complete book of the olympics », The Viking Press, New-York, 1984.
[2] Cité par David Wallechinsky in « The complete book of the olympics », The Viking Press, New-York, 1984.
[3] A Berlin, une rue Jesse Owens fut inaugurée en mars 1984, non loin du stade olympique, alors que Jesse Owens est décédé le 31 mars 1980.
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