Médaillé d’or aux Jeux Olympique 1956 et victorieux de l’Euro 1960 avec l’URSS, il est le seul gardien de but de l’histoire nommé Ballon d’Or. Retour sur la carrière du légendaire, Lev Yachine.
Lev Ivanovich Yachine est né le 22 octobre 1929 à Moscou, dans une famille d’ouvriers. C’est l’époque du début de la collectivisation et des plans quinquennaux orchestrés par Staline, seul à la tête de l’URSS depuis 1927. Les temps sont durs. Les ouvriers travaillent de 16 à 18 heures par jour, contraints de réaliser des quotas surhumains. Les repas sont sommaires, la sous-nutrition légion, les famines fréquentes. Entre 1931 et 1933, six millions de soviétiques meurent de la faim. C’est dans ce contexte que grandit Yachine, qui trouve dans le football le moyen d’oublier les difficultés du quotidien.
« Je rêvais de marquer des buts »
Deux ans après l’éclatement de la Seconde guerre mondiale, en 1941, il est appelé à travailler dans l’usine de fabrication d’avions qui emploie ses parents à Tuchino, dans la banlieue de Moscou. Il est contraint de mettre le football de côté, pour participer à l’effort de guerre. À 16 ans, en 1945, il est intégré dans l’équipe de foot de l’usine. « J’ai demandé à jouer en attaque car je rêvais de marquer des buts », a-t-il expliqué. Il débuta ainsi ailier gauche, avant de peu à peu reculer pour finir dans les buts. Là, il s’inspire d’Alexei Khomich, dit « le Tigre », le gardien du Dynamo Moscou et de l’URSS dont il a suivi les exploits à la radio lors de la tournée triomphale du club moscovite en Angleterre en 1945. Il est remarqué par Arkady Chernyshev, membre de l’encadrement du… Dynamo. Il intègre alors les équipes de jeunes du plus ancien club soviétique.
Yachine poursuit sa progression, mais il est barré par Khomich, son mentor, titulaire indiscutable. Il doit ainsi attendre 1950 pour faire sa première en apparition en équipe première. Il disputera deux rencontres en championnat cette année-là, profitant d’une blessure de Khomich. Des débuts loin d’être convaincants : il encaisse notamment un but sur un dégagement d’un gardien adverse. Il n’a pas convaincu, et restera pour les trois années suivantes avec la réserve. Parallèlement, il garde les cages de l’équipe de hockey sur glace du Dynamo, avec un certain succès puisqu’il remporte la coupe de Russie en 1953. 1953, année tournant pour la carrière de Lev Yachine. Alexei Khomich transféré au Dinamo Minsk, il devient titulaire. Il le restera pendant dix-sept ans.
Lev Yachine était un gardien hors du commun. Pour son apparence, d’abord. Avec son athlétique mètre 89, il en imposait. Un gabarit inhabituel pour l’époque, qui lui valut le surnom de « Tour Eiffel » par les Français. Mais il était surtout un gardien incroyablement doué. Qui de mieux pour en témoigner que ceux qui l’ont vu jouer ? Il était « excellent dans tous les domaines, sur sa ligne, dans la surface de réparation… », indique Sepp Maier, ancien gardien du Bayern Munich (1965-1979) et de la sélection allemande (1966-1979). Pour Gordon Banks, emblématique gardien anglais, « il faisait de grands arrêts, savait réduire les angles de tir et intercepter les centres ».
Pionnier
Toujours vêtu de noir sur le terrain, on l’appelait la « Panthère noire », ou l’« Araignée noire ». Car il était doté d’une détente de félin, et ses réflexes laissaient croire qu’il avait bien plus que deux bras. Excellent sur sa ligne, il l’était. Mais c’est aussi pour d’autres aspects de son jeu qu’il fut un gardien si spécial. Il était un pionnier. Le premier portier à sortir de sa surface pour couper une ouverture adverse, inventant ainsi la notion de « gardien-libéro ». Le premier, aussi, à recourir aux poings pour dégager des ballons aériens difficiles, ne cherchant plus systématiquement à les capter. Le premier à relancer vite à la main pour initier des contre-attaques. Le premier, enfin, à affirmer son leadership sur sa défense, à asseoir son autorité dans sa surface tant physiquement par ses sorties que vocalement par ses directives. Sa femme Valentina lui reprochait d’ailleurs de trop crier sur le terrain. Lev Yachine a donné une autre dimension au poste de gardien de but. Il en a étoffé le rôle, élargi les fonctions. Finis les gardiens qui restent sur leur ligne, uniquement destinés à stopper les tirs adverses. Yachine a contribué à installer les portiers au cœur du jeu.
Avec lui dans les buts, le Dynamo, club de la police lié directement au ministère de l’intérieur, disposait d’un atout de taille dans la lutte avec son grand rival du Spartak Moscou, club des syndicats, pour la suprématie du football soviétique (avant l’avènement du Dynamo Kiev à la fin des années 60). Si, pendant la carrière de Yachine (1950-1970), le plus couronné fut le second (six titres de champion, quatre coupes de Russie), le gardien mena son équipe à cinq titres de champion (en 1954, 1955, 1957, 1959 et 1963), six deuxièmes places et trois coupes de Russie. Seul regret : le Dynamo Moscou ne prit pas part aux compétitions européennes avant la saison 1971-1972. Dans le contexte de la guerre froide, avec une URSS repliée sur elle-même, le seul moyen pour Yachine d’être reconnu hors des frontières soviétiques était alors de briller en sélection.
En 1954, à peine un an après son intronisation comme titulaire dans les buts du Dynamo, il est appelé à évoluer sous le maillot rouge. Des débuts couronnés de succès : aux Jeux Olympiques de Melbourne (Australie) en 1956, l’URSS décroche la médaille d’or. Yachine n’a concédé que deux buts en quatre rencontres. Mais cette compétition, disputée entre joueurs amateurs, n’a pas le prestige d’une Coupe du monde. La « panthère noire » est du voyage en Suède en 1958, et c’est à cette occasion que son talent se révèle à la face du monde. L’URSS atteint les quarts de finale du Mondial, où elle est battue par l’hôte suédois (2-0). Mais Yachine a impressionné, et figure dans l’équipe-type du tournoi.
Il confirme son nouveau statut deux ans plus tard, en 1960, à l’occasion de la première Coupe d’Europe des nations (ancêtre de l’Euro), disputée en France. Sous l’impulsion de son dernier rempart, porté en triomphe à l’issue de la demi-finale remportée face à la Tchécoslovaquie (3-0), L’URSS se hisse aisément en finale, où elle affronte une autre sélection du bloc de l’Est, la Yougoslavie. Yachine est une nouvelle fois impérial dans les buts, et pousse les canonniers yougoslaves, qui ont passé cinq buts aux Bleus en demi (4-5), à la prolongation (1-1). Un but de Ponedelnik à la 113e minute permet aux Soviétiques de décrocher leur premier trophée international.
Ballon d’Or 1963
Petit à petit, la légende Yachine se construit. En 1962, lors de la Coupe du monde au Chili, il tient sa place malgré deux commotions cérébrales pendant le tournoi. Il commet de manière compréhensible des erreurs inhabituelles, concédant notamment le seul corner direct jamais inscrit en Coupe du monde, face à la Colombie (4-4). L’URSS est à nouveau éliminée en quarts face à l’hôte de la compétition. L’Équipe annonce Yachine, à bientôt 33 ans, sur la pente descendante.
Mais il n’en est rien, bien au contraire. En octobre de l’année suivante, il participe à un match de gala de la FIFA, organisé à Wembley pour célébrer les cent ans d’existence du football en Angleterre. Si son équipe s’incline, Yachine n’a pas concédé de buts lors de la mi-temps qu’il a disputée, et a même impressionné par ses multiples arrêts. Une prestation qui accroît sa renommée. Quelques semaines plus tard, il est élu Ballon d’Or, devançant l’Italien Gianni Rivera et l’Anglais Jimmy Greaves. Il est le premier gardien récompensé, le seul encore à ce jour. Sa réputation est planétaire. Il est une référence, le meilleur gardien du monde.
En 1964, l’URSS est encore au rendez-vous de la Coupe d’Europe des Nations et atteint sa deuxième finale consécutive. Mais face à une Espagne à domicile, dans un duel à haute symbolique politique (franquisme contre communisme), elle s’incline à Bernabeu (2-1). Yachine est toutefois nommé meilleur gardien du tournoi. Il est également honoré de la sorte lors de la Coupe du monde 1966, en Angleterre. Les Soviétiques y échouent en demi-finale et terminent quatrièmes, la meilleure performance de leur histoire.
Mais à 36 ans, le poids des années commence à se faire sentir. En 1967, il effectue sa dernière apparition sous le maillot de l’URSS, totalisant au final 78 sélections. Il est certes du voyage pour la Coupe du monde 1970 au Mexique, mais dans un rôle de conseil. Sa carrière au Dynamo Moscou s’achève cette même année, et un jubilé est organisé en mai 1971 au Lenin Stadium de Moscou. 100 000 personnes viennent lui rendre hommage, ainsi que de nombreuses stars du foot, comme Pelé, Eusébio ou Beckenbauer.
« Club Yachine »
Au total, Lev Yachine aurait disputé 812 rencontres officielles, dont 207 sans encaisser de buts. Avec 326 matchs, il est le deuxième joueur à avoir le plus porté le maillot du Dynamo en championnat, derrière Aleksandr Novikov (327). S’il est difficile de vérifier la véracité de certaines statistiques, une est particulièrement éloquente : Yachine aurait arrêté près de 150 penalties dans sa carrière. Il y prenait un plaisir tout particulier : « La joie de voir Yuri Gagarin voler dans l’espace est seulement dépassée par la joie d’un bon arrêt de penalty », dit-il ainsi un jour.
Les crampons raccrochés, il occupe diverses fonctions administratives au Dynamo, conseillant également les gardiens du club. Il est en outre membre du comité des sports de l’Union soviétique. Le 20 mars 1990, il décède des suites de complications après l’amputation d’une jambe, la faute à un problème au genou contracté quatre ans plus tôt.
On l’a entraperçu, les honneurs sportifs ont été nombreux. Outre son Ballon d’Or 1963, Lev Yachine a été cité à trois autres reprises dans les cinq premiers (1956, 1960, 1961), figuré six fois dans le top 10, et terminé neuf fois meilleur gardien. En son hommage, une statue de bronze a été édifiée au Dynamo Stadium. En 1994, la FIFA crée le prix Lev Yachine du meilleur gardien en Coupe du monde. En 1999, Yachine est élu « sportif russe du siècle ». Il est également nommé dans l’équipe-type du XXe siècle par la FIFA. En Russie, les gardiens totalisant au moins cent matchs sans encaisser de but font partie du « club Yachine ».
Mais son talent ne pouvait pas se cantonner à la sphère sportive. Les dirigeants soviétiques ont rapidement compris l’intérêt qu’ils avaient à mettre Yachine en avant. En 1967, il fut ainsi honoroé de l’Ordre de Lénine (la plus haute récompense en URSS), pour services exceptionnels rendus à l’État. À sa mort, en 1990, on lui attribua le titre de Héros du travail socialiste. Là où Eduard Streltsov, autre grand talent du football soviétique de l’époque (lire à son sujet l’excellente saga en deux parties des Cahiers du foot, ici et là), était vu comme un rebelle et un élément nocif au régime, le discret et humble Yachine faisait exception dans l’habituelle promotion des vertus collectives. Avoir évolué pendant vingt ans au Dynamo, club du ministère de l’intérieur, à qui il a tant apporté, a certainement aidé. Une telle fidélité interpelle : Yachine était-il partisan du régime soviétique ? Difficile à dire. Discret, il n’a donné que de rares interviews. Il n’était en tout cas, comme les autres grands joueurs en URSS, pas libre de ses mouvements. Le régime décidait des transferts des meilleurs, d’autant plus au Dynamo, dont la devise, « Le pouvoir en mouvement », parle d’elle-même. L’« araignée noire » était bien trop précieuse pour être envoyée ailleurs.
Haine d’encaisser un but
Gardien hors normes, Lev Yachine a donné à son poste une autre dimension. Sa haine viscérale d’encaisser un but était son moteur. « Quel genre de gardien est celui qui n’est pas tourmenté par le but qu’il a concédé ? Il doit être tourmenté ! Et s’il est calme, cela signifie la fin. Peu importe ce qu’il a fait dans le passé, il n’a pas de futur. » Encore aujourd’hui, il est vu comme le meilleur gardien de l’histoire, même par ceux qui ne l’ont jamais vu jouer. Sa réputation le précède, préservée de l’action du temps et de l’érosion des mémoires. Nombreux sont et ont été les grands joueurs. Mais peu ont réellement influencé l’évolution du jeu. Lev Yachine est de ceux-là.
Julien Momont
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